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Interview: Kendal Nezan

21 novembre 2002 / 19 h 43
TOUT COMPRENDRE SUR L'IRAK
Un entretien exceptionnel avec Kendal Nezan, président de l'Institut kurde de Paris


Par Anne-Elisabeth Moutet

Né au Kurdistan Turc, Kendal Nezan, le président de l'Institut Kurde de Paris, a étudié la physique des particules en France, avant de devenir chercheur dans ce domaine au CNRS puis au Collège de France. Très vite déchu de sa nationalité pour ses activités pacifiques en faveur des Kurdes, il participe à la création de l'Association France-Kurdistan en 1974, avec des intellectuels français dont Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Maxime Rodinson, Pierre Vidal-Naquet, Edgar Morin, Bernard Dorin et Gérard Chaliand. Co-auteur d'un ouvrage avec Gérard Chaliand sur la question kurde « Les Kurdes et le Kurdistan » (La Découverte) et traducteur des Écrits de Prison de Leyla Zana (Des Femmes), Kendal Nezan revient du Kurdistan autonome du nord de l'Irak, où il a accompagne Danielle Mitterrand et le sénateur UMP Aymeri de Montesquiou-Fézensac. Pour lui, la guerre contre le régime de Saddam Hussein, qui a massacré plus de 400 000 Kurdes en 15 ans, est hautement probable : "Contre les régimes barbares, il n'y a aucun autre moyen. Si on ne s'était pas battu, Hitler serait toujours là."

Anne-Elisabeth Moutet   Pourquoi est-il difficile de sensibiliser l'opinion au sort des Kurdes ?

Kendal Nezan    Oui parce que les Kurdes sont souvent considérés comme des empêcheurs de commercer en rond. Puis, il y a une difficulté d'accès et d'information, sans parler de la désinformation des États qui oppriment les Kurdes. Il a fallu une visite le mois dernier au Kurdistan autonome du sénateur français UMP Aymeri de Montesquiou-Fezensac, membre de la Commission des Affaires étrangères et de la Défense, pour qu'il se rende compte de la réalité sur le terrain et devienne l'un de nos meilleurs amis au Sénat... Une bonne partie de la classe politique à gauche a longtemps considéré que l'Irak était un régime républicain, laïque, voire socialiste, qui a peut-être eu "la main lourde" contre les Kurdes, mais après tout, la révolution française avait eu la main lourde contre la Vendée... Tandis que la droite voulait voir en Saddam une sorte de de Gaulle local. Une espèce de consensus s'est créé suivant lequel après Saddam Hussein ce serait le chaos. C'est une fonction de cet anti-américanisme qui est l'idée la plus partagée en France. Et pourtant, mieux vaut cent fois le régime de Bush que celui de Saddam, ou de Khomeiny. Saddam compte sur l'appui de ses créanciers et espère gagner quelques mois. Il a mis à l'abri un certain nombre d'armes de destruction massive et il pense que les inspecteurs n'auront pas les moyens de les découvrir. Mais il ne sait pas ce que les Américains savent.

Saddam va rendre "copie blanche" et nier posséder des armes de destruction massive

Le 8 décembre est la date butoir à laquelle le régime irakien doit avoir fourni sa déclaration sur toutes les armes de destruction massive en sa possession. Or les dirigeants irakiens déclarent dès maintenant qu'ils n'ont plus aucune arme prohibée ! Avec une telle logique, ils vont rendre copie blanche. Pourtant, dès la fin de 1988, les rapports de l'UNSCOM, la commission de désarmement des Nations unies, dirigée alors par le diplomate australien Richard Butler, avait déjà fait un premier bilan de ce que les Irakiens détiennent. Il faut dire qu'ils travaillent quasiment avec les factures mêmes des fournisseurs du régime irakien ! Il n'ont peut-être pas tout, mais il y a déjà une copieuse documentation. On sait que la France a formé ouvertement des centaines de techniciens nucléaires irakiens, a fourni avec Osirak des charges de combustible nucléaire qui, si elles avaient été toutes livrées, auraient donné à l'Irak les moyens de construire une vingtaine de bombes nucléaires. On a d'ailleurs pu lire dans "Le Monde" récemment un article à ce sujet par le Pr. Georges Amsel, qui avait rédigé un document à ce sujet à l'intention de François Mitterrand.

Les Allemands, eux, ont fourni le nécessaire pour les armes chimiques. Ils ont fourni des usines clés en mains, y compris avec des chiens-cobayes ! Tarek Aziz, le Dr Goebbels du régime, a d'ailleurs pu répondre aux questions de journalistes : "Ne faites pas les innocents, qui nous a vendu cela ?" Les Américains auraient fourni des stocks de bactéries vers la fin de la guerre Iran-Irak, ce qui a donné lieu récemment à un débat au Sénat. On se souvient qu'en 1988, après le gazage des Kurdes à Halabja, Washington, loin de sanctionner Bagdad, n'a pas hésité à lui accorder une ligne de crédit d'un milliard de dollars pour acheter des prétendus "produits agricoles". On se souvient aussi du scandale de la branche d'outre-Atlantique de la Banco di Lavoro italienne qui finançait les achats irakiens d'équipement aux États-unis. Même les Suédois de Bofors, le conglomérat de la famille Wallenberg, a fourni des armes. Toute cela est cité dans le remarquable livre d'investigation de Kenneth Timmerman, "Le Lobby de la Mort : Comment l'Occident a armé l'Irak", édité en France chez Calmann-Lévy en 1991.

A.-E. Moutet   La France n'est donc pas une exception ?

K. Nezan    Non loin de là, même si elle a été la principale pourvoyeuse occidentale d'armes de l'Irak. Elle reste encore le premier partenaire commerciale de Bagdad. Elle a conclu avec le régime de Bagdad les pré-contrats pétroliers les plus importants, accordés à TotalFinaElf. Les sociétés françaises ont 7 milliards d'euros de créances sur l'Irak. (Les sociétés russes ont des créances de 8 milliards.) N'oublions pas l'énorme compte sous séquestre des Nations unies dans le cadre du programme "Pétrole contre Nourriture", est à la demande de l'Irak, ouvert, depuis 1997, à la BNP à New York et non sur une banque américaine : 55 milliards de dollars, produit des ventes de pétrole approuvées par l'ONU ! Beaucoup de cette somme a été dépensé ; mais il doit tout de même rester au bas mot 17 ou 18 milliards de dollars.

A.-E. Moutet   Le dirigeant du Congrès National Irakien, Ahmad Chalabi, avait évoqué une révision complète des contrats pétroliers signés par Saddam avec la Russie et la France.

K. Nezan    Toute l'opposition irakienne l'a suivi en ce sens, en effet, sauf les Kurdes, qui ont encore des sentiments de sympathie à l'égard de la France... nous sommes un peuple de paysans sentimentaux. Nous estimons aussi qu'un tête-à-tête exclusif avec les Américains serait désastreux pour tout le monde – il faut une approche multilatérale afin de pouvoir de temps en temps élever la voix contre les Américains. Les Américains ont à gérer un empire mondial ; il est normal qu'ils aient parfois des intérêts qui ne coïncident pas nécessairement avec ceux des Kurdes, et il est sage de reconnaître cet état de fait. C'est le lot de l'Empire : dans les années 20, les Britanniques et Français étaient puissants, et ils ne nous ont pas fait de cadeaux et n'ont tenu aucun compte des aspirations des population quand ils ont dessiné la carte de la région, déjà à partir de considérations pétrolières.

Nous avons demandé le soutien de la SPA pour les animaux kurdes car personne ne s'intéresse aux humains

A côté de cela, vous avez des sociétés françaises qui ont fait des affaires très juteuses avec l'Irak et qui attendent impatiemment leur retour sur ce marché : par exemple, Bouygues, qui est aussi le propriétaire de TF1. Saddam a des intérêts particuliers en France. Selon les sources de l'opposition il possèderait, à travers des prête-nom, un important paquet d'actions de Matra-Hachette. Dans ce contexte, il est difficile pour les opposants irakiens de s'exprimer à contre-courant de la presse "bien-pensante". En revanche, si vous abondez dans le sens "la guerre avec l'Irak serait une apocalypse", aucun problème, vous pouvez prédire aimablement les catastrophes les plus improbables. C'est ainsi qu'une émission récente de RFI prédisait en cas de guerre en Irak une catastrophe écologique – mais pas question de rappeler la vraie catastrophe écologique dont est responsable Saddam Hussein, qui dans les années 80 a détruit toute la végétation du Kurdistan au napalm et aux agents chimiques. Pendant plusieurs années le Kurdistan n'a été qu'un paysage lunaire. Plus un arbre, plus un animal domestique. Les forêts ont été détruites au napalm, et 90% des villages kurdes ont été rasés, les hommes internés dans les camps, le bétail abattu massivement. A un moment nous avions demandé l'aide de la SPA de prendre la défense des animaux kurdes, en cours d'extermination parce que personne ne s'intéressait au sort de la population.

A.-E. Moutet   Dix ans plus tard, où en est le Kurdistan autonome ?

K. Nezan    Bien que les Turcs et les Irakiens le décrivent comme une région où règne un vide politique chaotique, en réalité, depuis dix ans que nous sommes protégés par l'aviation américaine et britannique, c'est la première ébauche de démocratie réelle de la région. Nous avons eu des élections en 1992 (les suivantes doivent avoir lieu d'ici 6 mois), un parlement, des institutions démocratiques, une société civile, l'absence de censure, la liberté d'expression, d'association, tous droits qui n'existent pas dans les pays de la région – et un début de prospérité, alors que la région était totalement détruite en 1991 après la guerre menée par Saddam Hussein contre les Kurdes. L'administration kurde ne reçoit aucune aide étrangère, ni de l'Union européenne ni des États-Unis, pour son fonctionnement dont le financement est assuré par les revenus des douanes. De plus, 13% des revenus pétroliers du programme "pétrole contre nourriture" géré par les Nations Unies en Irak, sont effectués au Kurdistan et utilisé, dans le financement de projets par des agences des Nations Unies : de l'alimentation de base, des produits pharmaceutiques, des infrastructures scolaires, éducatives, de la reconstruction de logements pour les réfugiés et les personnes déplacées, pour l'amélioration de l'agriculture, etc. La prospérité relative du Kurdistan contraste avec la misère de l'Irak où la dictature détourne au profit de sa clientèle l'essentiel des ressources du pays.

Il existe des relations culturelles et amicales entre le Kurdistan et Israël

Le Kurdistan historique se répartit essentiellement entre la Turquie (15 millions), l'Irak (5 millions), l'Iran (7 millions), auxquels s'ajoutent environ un million en Syrie, 350 000 dans l'ancienne Union soviétique, et une diaspora importante. Les Kurdes sont en majorité musulmans sunnites, mais il y a aussi des chiites, des minorités chrétiennes, juives... Les Juifs kurdes sont en majorité partis en Israël : il y a un quartier kurde à Jérusalem, par exemple. Et certains d'entre eux viennent visiter le Kurdistan autonome. Parmi les Juifs originaires du Kurdistan, on compte Itzhak Mordechai, l'ex-ministre de la défense ; et le benjamin de la Knesset, qui est un député proche du mouvement de La Paix Maintenant. Il existe des relations anciennes et amicales entre le Kurdistan et les Juifs. On trouve une réelle sympathie pour les Kurdes dans une bonne partie de la population israélienne parce que les Juifs ont toujours été très bien traités au Kurdistan ; il n'y a pas eu de persécutions ; beaucoup ont pris dans le passé le nom de Barzani parce qu'ils habitaient cette région... Les Juifs ont aussi été bien traités en Irak jusqu'à la création de l'État d'Israël ; ils représentaient environ 3% de la population, soit 117 000 en 1949. Mais en 1950, date de la législation qui les autorisait à partir en contrepartie du renoncement à la nationalité irakienne, plus de 80% étaient déjà partis. Et les autres sont partis après la prise du pouvoir en 1968 par Saddam Hussein. Vous vous souvenez des "Pendus de Bagdad." Les Kurdes ont aidé les juifs d'Irak à émigrer. Ensuite, dans les années 70, il y a eu une alliance américano-iranienne, avec l'aide d'Israël, pour soutenir la résistance kurde au régime de Saddam Hussein. Mais il s'agissait d'un soutien tactique, ponctuel, dans le but d'affaiblir l'Irak, et les Kurdes ont été abandonnés en 1975, première trahison par les États-Unis. Nous y reviendrons.

Le Kurdistan autonome d'aujourd'hui occupe au nord de l'Irak un territoire grand comme la Suisse peuplé de 3,7 millions de personnes, y compris quelques 300,000 réfugiés "internes", expulsés par le régime irakien dans le cadre de sa politique d'arabisation, qui viennent de Kirkouk et des régions riches en pétrole, tandis que 2 millions de Kurdes subissent toujours la dictature de Saddam Hussein : ce sont ceux-là qu'on retrouve en Europe, à Sangatte et ailleurs. Nous ne demandons pas l'indépendance complète, puisque ceci est inacceptable pour la Turquie qui craint d'être déstabilisée par contagion, mais le Kurdistan aspire à une vraie autonomie dans l'Irak démocratique et fédéral de demain.

Jusqu'en 1979, le pétrole irakien était exclusivement kurde

"Jusqu'à la découverte des gisements du sud, le pétrole irakien, jusqu'en 1979, était exclusivement kurde, dans la région de Kirkouk, une ville kurde encore aujourd'hui est contrôlée par Saddam Hussein. Mais l'oléoduc traverse la région contrôlée par les Kurdes, et les Kurdes pour la première fois de leur histoire reçoivent une partie des revenus de leur pétrole. Demain, dans un Irak fédéral, les Kurdes exigeront un partage des ressources pétrolières du pays au prorata de la population.

A.-E. Moutet   Cette richesse pétrolière explique-t-elle l'acharnement de Saddam Hussein envers les Kurdes ?

K. Nezan    En 1970, deux ans après l'accession de Saddam au pouvoir, le régime irakien signe un accord prétendant préparer l'autonomie du Kurdistan. L'accord prévoyait un délai de 4 ans pour effectuer un recensement et définir les champs d'application de cette autonomie. Les Irakiens en ont profité pour s'armer massivement et signer un traité avec l'Union soviétique. En 1974, le gouvernement a promulgué sa version, extrêmement restrictive, de l'autonomie kurde. Les Kurdes ne l'ont pas accepté. S'en est ensuivi une guerre sanglante où les Américains, en l'espèce Henry Kissinger, ont inclus les Kurdes dans leur alliance avec l'Iran, qui avait un contentieux avec l'Irak. A partir du moment où il est devenu évident que l'Irak ne pouvait pas l'emporter, Saddam Hussein a propose un marché au Chah d'Iran : le 5 mars 1975, l'Iran et l'Irak ont signé à Alger un traité qui concédait au Chah le partage de la souveraineté sur le fleuve frontalier Shatt-al-Arab, au sud. En contrepartie, en 1975, l'Iran a ferme sa frontière à l'opposition au régime de Saddam ; tandis que les Américains ont interrompu toute aide ; et le mouvement kurde s'est provisoirement effondré. Mais il a repris la lutte à partir de 1977. En 1980 Saddam a jugé que l'Iran était suffisamment affaibli par sa révolution, et il a décidé de reprendre par la force les concessions faites en 1975 au Chah.

140 000 soldats irakiens se rendent à 3000 combattants kurdes

"La guerre Iran-Irak a duré huit ans et fait un million et demi de morts. Pendant ce temps, Saddam persécute et massacre les Kurdes dans le silence. Un Kurde sur 10 a été tué par Saddam Hussein dans ses guerres contre les Kurdes depuis 1974, soit environ 400 000 morts, dont 182 000 "disparus" au cours des seules années 1987-1988, des gens qu'on a arrêtés et qui ne sont jamais revenus, et dont les familles se demandent s'ils sont encore dans un camp quelque part en Irak. Le régime a déjà dit que ces personnes ne reviendraient plus.

A.-E. Moutet   Y-a-t-il un goulag irakien ?

K. Nezan    Pas vraiment, mais il y a beaucoup de fosses communes, des gens enterrés vivants. On a des témoignages provenant du sud de l'Irak. Parce que des télévision occidentales en ont passé les images, on sait l'histoire du gazage des habitants de la ville de Halabja le 16 mars 1988, où plus de 5000 personnes ont péri et plus de 10,000 ont été handicapées. Mais le reste du temps on n'en parlait pas parce que les média n'étaient pas là. A l'issue du conflit avec l'Iran, les caisses de l'État irakien étaient vides : Saddam a décidé alors de faire son OPA sur le Koweït, guerre dont les conséquences ne sont pas encore terminées aujourd'hui.

Au cours de la guerre du Golfe, les Américains et les alliés ont lancé un appel au soulèvement en Irak. Les Kurdes et les Chiites se sont révoltés en mars 1991 ; les Kurdes ont libéré quasiment toute leur région. C'était vraiment un soulèvement populaire ; je me souviens qu'alors que nos combattants armés n'étaient pas plus de 2000 ou 3000, plus de 140 000 soldats irakiens se sont rendus aux Kurdes, parce qu'ils ne voulaient pas se battre. Au moment de la libération de Kirkouk, je recevais des appels téléphoniques surréalistes : "On a mis la main sur une vingtaine de avions Sukhoï, est-ce qu'on peut trouver un marché ?" et je répondais : "Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de les détruire, sinon on les utilisera contre vous dans peu de temps..." Il aurait suffi d'un simple soutien aérien des Alliés pour que le reste de la populations se soulève et renverse Saddam Hussein. Mais à la demande de l'Arabie saoudite, de la Turquie, et semble-t-il de la France et de la Russie, le Secrétaire d'État James Baker et le chef d'État-major Colin Powell ont arrêté la guerre en déclarant : "Le changement du régime ne fait pas partie du mandat de la coalition alliée." C'était l'alliance des trois B : Bush père, Baker et Bandar Bin Sultan, le puissant ambassadeur saoudien à Washington qui décidait de la conduite de la guerre du Golfe.

A.-E. Moutet   Et toutes les puissances alliées ont suivi ?

K. Nezan    Les Turcs avaient peur de l'émergence d'une entité kurde ; l'Arabie saoudite payait la facture de la guerre et ne voulait pas d'un Irak dominé par les Chiites parce qu'ils ont leur propre minorité chiite (et de leur point de vue, l'émergence d'un régime plus ou moins démocratique aurait été dangereux pour la région !) ; la France et la Russie avaient leurs propres intérêts en Irak.

Dès l'élection de Jacques Chirac, la France cesse de protéger le Kurdistan autonome

La répression sanglante de Saddam a été suivie d'un exode massif des Kurdes d'Irak. La France a alors demandé une intervention des Nations unies, suivie dix jours plus tard par les États-Unis, et c'est ainsi qu'a été crée la zone de sécurité kurde du nord de l'Irak. Les Turcs, eux aussi, ont pesé sur cette décision, car ils n'avaient nulle envie de voir des centaines de réfugiés kurdes déferler en Turquie, et encourager les aspirations de la population kurde de Turquie... C'est cette zone qui est depuis protégée par l'aviation anglo-américaine – les Français y ont participé jusqu'en 1995 et l'arrivée du président Chirac, qui passait pour être un « ami » de Saddam Hussein, même si depuis il a beaucoup évolué.

A.-E. Moutet   Les Kurdes ont par deux fois été abandonnés par les États-Unis. Que pensez-vous de la nouvelle doctrine de politique étrangère américaine et de ses "impératifs moraux" ?

K. Nezan    Je ne crois pas que la morale puisse être le seule guide des gouvernements. Le processus de démocratisation que les États-Unis veulent lancer dans tout le Proche-Orient vise à combattre la matrice des mouvements islamistes extrémistes anti-occidentaux, alimentée par les fortunes féodales des familles régnantes, le degré d'inculture et les traditions moyenâgeuses maintenues dans la région... Durant des décennies ces systèmes ont existé avec la bénédiction des Américains, et maintenant cela se retourne contre eux. On a pu entendre des réactions très vives au sein de la société américaine après le 11 septembre, quand on a connu l'identité des auteurs des attentats, et ensuite qu'on a su qu'il y avait derrière, un certain nombre de familles saoudites éminentes, et surtout que c'était bien le système saoudien qui avait permis le développement d'une telle dérive hostile à l'Occident. Les Américains savent qu'ils ne peuvent pas se passer de pétrole, donc autant essayer de démocratiser un peu la région pour la rendre moins anti-occidentale et de combattre ces phénomènes dévastateurs.

A.-E. Moutet   Les Kurdes ont-ils leur place dans l'offensive américaine probable contre Saddam Hussein ?

K. Nezan    Je pense que les Kurdes ne vont pas participer, en tous cas pas dans un premier temps, aux opérations militaires contre l'Irak. Ils contrôlent déjà presque entièrement leur région ; et ils n'ont pas l'intention de servir d'équivalent de l'Alliance du Nord pour l'offensive américaine. Ils pourraient prétendre au contrôle de la ville kurde de Kirkouk, et de celle de Mossoul (dont la population est mixte), qui se trouvent au centre du bassin pétrolier irakien du nord ; mais la Turquie a fait savoir qu'un tel pouvoir kurde sur le pétrole l'incommoderait, et menace d'intervenir sous prétexte de protéger la minorité turcomane. En réalité, c'est pour empêcher la tentation kurde d'établir un État totalement indépendant qui serait économiquement viable.

Les Kurdes ont proposé un projet de constitution fédérale irakienne

Cela étant, le Kurdistan peut servir de lieu d'observation pour les missions américaines, mais les Kurdes n'ont aucun intérêt à jouer les supplétifs de l'armée américaine. Si une action se déploie et que le soutien des Kurdes est nécessaire, il pourra se négocier. De toutes façons la guerre sera probablement menée à partir du Sud, de la Jordanie et du Koweït. Les Kurdes pèsent de tout leur poids pour la mise en place d'un régime acceptable après Saddam – fédéral, pluraliste, démocratique. Ils ont d'ailleurs proposé un projet de constitution irakienne. Il ne s'agit pas de casser l'Irak. L'autonomie au sein d'un État irakien fédéral démocratique nous convient, avec un gouvernement fédéral basé à Bagdad, exerçant les fonctions de défense, de monnaie, et des affaires étrangères. Une sorte de modèle belge, en somme.

A.-E. Moutet   Quelle est votre place au sein de l'opposition irakienne ? Les connaissez-vous ?

K. Nezan    Cet été ont eu lieu deux réunions importantes de l'opposition irakienne, l'une à Londres et l'autre à Washington, au cours de laquelle les opposants ont été reçus par le Vice-Président Cheney. Les deux principaux partis kurdes étaient représentés : le Parti démocratique du Kurdistan, de Massoud Barzani ; et l'Union patriotique du Kurdistan, de Jalal Talabani, aujourd'hui réconciliés après un conflit entre 1994 et 1997. (J'ai assisté récemment à la dernière réunion plénière du Parlement kurde où tous deux coopéraient entièrement.) L'opposition irakienne devait tenir son prochain congrès ce week-end en Belgique, mais les autorités belges ont retiré leur autorisation au dernier moment : la Belgique a fait savoir qu'elle n'était pas favorable à un "changement de régime en Irak"... Donc ce congrès se tiendra à Londres à la mi-décembre. De toute l'opposition irakienne, les Kurdes sont ceux qui ont la caution démocratique la plus claire, puisque nous avons nous déjà tenu des élections libres. Il y a aussi des partis chiites qui semblent disposer d'une réelle assise populaire. Et puis de nombreux intellectuels, des membres des professions libérales qui reflètent des courants de pensée mais dont on ignore la représentativité. On ne peut évidemment pas reprocher leur manque de représentativité à des opposants comme Ahmad Chalabi et son Congrès National Irakien, qui n'ont jamais eu de base territoriale ou la possibilité d'organiser leur peuple. Chalabi est un homme d'affaires qui vient de l'une des familles les plus riches de l'Irak. Il a fait ses études au MIT, à Boston ; c'est un mathématicien de formation qui a été coopté par l'establishment américain ; il a des amis au Congrès ; il connaît les mentalités américaines pour y avoir longtemps vécu. Il a réussi à créer un espèce de lobby en sa faveur malgré l'opposition de la CIA, du département d'État.

A.-E. Moutet   Une faveur que l'on voit quand les États-Unis décident de dépenser l'important reliquat des fonds – près de 90 millions de dollars – alloués par l'Iraq Liberation Act voté par l'Administration Clinton, pour entraîner militairement 10 000 opposants irakiens désignés par Chalabi ?

K. Nezan    Sans doute, mais c'est totalement inutile. Les Kurdes ont plusieurs dizaines de milliers de combattants mieux entraînés sur place, formés dans les deux académies militaires kurdes : c'est une armée régulière avec des officiers, des forces bien organisées. Chalabi essaie de recruter des gens qu'on formerait aux États-Unis simplement pour dépenser cet argent, mais où vont-ils les déployer ? Peut-être qu'ils vont servir d'informateurs, de supplétifs aux forces américaines.

A.-E. Moutet   Ils devaient notamment "guider sur le terrain les bombes intelligentes, aider à organiser une administration militaire, organiser des camps de prisonniers"…

K. Nezan    Si les Américains ont besoin d'auxiliaires et qu'ils les forment avec leur argent, c'est leur affaire. Ahmad Chalabi n'a pas de présence en Irak même. Il est soutenu par un certain nombre d'intellectuels irakiens ; et je pense qu'il a un rôle politique de premier plan à jouer dans l'Irak de demain – s'il arrive à organiser sa mouvance. S'il n'y arrive pas, il risque d'avoir le même rôle que Bani Sadr en Iran.

Les arabisants de la CIA ont attendu Godot pendant des années

Le puissant clan des arabisants de la CIA et du Département d'État misaient sur un coup d'État militaire en Irak, avec un gentil général arabe sunnite pour remplacer Saddam. Évidemment, il n'existe en réalité personne qui réponde à cette description. Ils ont attendu Godot pendant des années en vain, ce qui prouve leur profonde méconnaissance du système. L'Irak, ce n'est pas une dictature militaire où un général peut en chasser un autre ; c'est un régime totalitaire contrôlé par la famille de Saddam, ses fidèles les plus farouches. L'armée, même les Gardes Républicains qui sont contrôlés par des proches de Saddam, n'a jamais eu les moyens de faire un coup d'État. D'ailleurs à l'intérieur même du clan Saddam, il y a eu des dissidences publiques, comme celles de ses beaux-fils, époux de ses deux filles, par exemple, émigrés en Jordanie puis assassinés le jour même de leur retour à Bagdad. Il y a aussi le fils de son oncle maternel, qui avait servi de père adoptif à Saddam Hussein, Adnan Khairullah, ex-ministre de la défense, qui jouissait d'une certaine popularité, et est mort dans un "accident" d'hélicoptère. Sa famille est convaincue qu'il a été assassiné : Il y a des divisions profondes y compris dans le clans de Saddam mais celui-ci tient son monde par la terreur.

La guerre se jouera à Bagdad. Il n'y aurai certes pas de Stalingrad, mais on peut s'attendre à un combat de rues du dernier carré ; avec peut-être quelques centaines de morts dans cette ville de 4 millions d'habitants, qui n'ont pas nécessairement envie de se battre contre les Américains. Il y a très peu de gens qui sont prêts à mourir pour Saddam Hussein : cela se compte en milliers de personnes... membres des milices du parti ou de la garde spéciale qui lui sont fidèles : au total, quelques 12 000 à 15 000 personnes. L'armée ne se battra pas. Depuis des semaines, les Américains lancent des millions de tracts sur l'Irak, avertissant les militaires de s'abstenir de tirer sur les avions américains, d'utiliser des armes chimiques, même s'ils en reçoivent l'ordre, faute de quoiils seront tenus responsables.

Si Saddam Hussein détient des armes de destruction massive, il tentera de les utiliser contre les Américains et les Israéliens pendant la guerre . Il pourrait également être tenté de les utiliser contre les Kurdes, qui contrairement aux israéliens ne sont pas équipés en masques à gaz et n'ont pas été vaccinés. Il y a là un risque majeur de catastrophe humanitaire. Si les précautions nécessaires ne sont pas prises à temps. D'autre part, si le programme Pétrole Contre Nourriture est suspendu pour une période de plus d'un mois, on risque une crise humanitaire en Irak (moins dans le Kurdistan) avec une population de 23 millions de personnes à nourrir. L'Irak a été autosuffisant jusqu'au début des années 80 ; mais en détruisant l'agriculture du Kurdistan, le régime a anéanti le grenier à blé historique du pays. Aujourd'hui, l'Irak est devenu dépendant à près de 85% pour ses importations alimentaires.

L'après-guerre est tout aussi préoccupant : il sera difficile d'éviter entièrement une épuration. Actuellement en Irak, tous les quartiers sont quadrillés, les citoyens encadrés et surveillés. Demain, libérés de la terreur les victimes seront tentées de se venger au Kurdistan nous avions déclaré une amnistie générale, parce que le régime s'était appuyé sur beaucoup de collaborateurs, sauf pour quelques dizaines de cas particulièrement monstrueux. Malgré cela, lors des soulèvements kurdes de Suleimanyeh et à Erbid, plusieurs centaines de responsables du parti Baath avaient été exécutés par la population : c'étaient des gens qui les avaient torturés, mis à mort les proches, etc., donc les gens se sont vengés.

A.-E. Moutet   Quel régime est-il raisonnable d'envisager les premiers mois ?

K. Nezan    Il y a deux possibilités. Soit une administration provisoire de l'ONU ou américaine pendant la période de la transition, en attendant l'élection d'une Assemblée constituante. Soit les partis de l'opposition se mettent d'ores et déjà d'accord sur un gouvernement civil irakien de transition, avec une présence militaire étrangère jusqu'à ce que la situation se stabilise, à Bagdad, Kirkouk et quelques autres villes.

Administrer l'Irak après tant de décennies de dictature, ne sera pas évident. C'est un pays très fragmenté, artificiel, créé par des Anglais, qui manque d'épaisseur historique et de conscience nationale digne de ce nom. Le seul moyen de fédérer la population, c'est de forger un consensus, un pacte national à travers la démocratie, dont l'Irak a été privé depuis ses débuts, même à l'époque du parlementarisme de façade sous la monarchie. De 1958 à 1968 il y a eu un régime militaire, et après un régime totalitaire. Cette inexpérience démocratique est la vraie difficulté. L'élément positif, c'est l'existence d'élites irakiennes formées par les universités occidentales depuis longtemps. Évidemment, les premières élites scientifiques et culturelles étaient les Juifs. Quand vous voyez la réussite des Juifs venus d'Irak, les frères Saatchi par exemple... Sous Saddam Hussein, comme d'ailleurs sous Hitler, la formation des élites, moins les Juifs, a continué. Le parti Baas est un parti national socialiste ; ses fondateurs avaient d'ailleurs commencé leur carrière en soutenant une tentative de coup d'État pro-nazi en 1941. Le grand théoricien du Baas, le chrétien syrien Michel Aflaq, a théorisé l'incarnation de la nations arabe et du parti dans son Leader : en allemand, Führer, en Italien Duce.

Aujourd'hui il y a 3 millions d'Irakiens dans la diaspora en Europe et aux États-Unis ; il y a les Kurdes qui ont déjà fait leur expérience non négligeable d'une démocratie active, qui peut servir de modèle au reste de la population. Donc au total, après des débuts peut-être difficiles et probablement même conflictuels, on pourrait arriver à mettre en place en Irak un régime démocratique et fédéral. L'Irak compte aujourd'hui 25 à 28 % de Kurdes, 55% de Chiites, de 15 à 17% de Sunnites, 2 à 3 % chrétiens. Il n'y a pas de réel danger d'union des chiites du Sud avec les Iraniens, sinon ils auraient sauté ce pas sous Khomeiny, pendant la guerre Iran-Irak.

Les lignes de fracture se trouvent entre les pan-arabes et les irakistes

Les élites chiites laïques acceptent le fédéralisme dans un Irak indépendant ; les laïques voudraient même que l'État Irakien soit dirigé par des Kurdes pour rassurer les pays voisins, tout en ayant une représentation chiite importante ; mais les Kurdes et les sunnites étant minoritaires, ils pourraient rassurer. Cette coalition-là avait gouverné le pays brièvement en 1958, avec la fin de la monarchie et la révolution des jeunes officiers menée par le général Kassem dont le père était arabe sunnite et la mère kurde chiite. Mais les lignes de fracture d'alors sont celles que l'on retrouvera peut-être demain, entre les nationalistes pan-arabes qui considèrent que l'Irak est la partie orientale du monde arabe, et les Irakistes, ceux qui croient que l'Irak est un État commun des Kurdes, des Arabes, des Assyro-Chaldéens, etc., et que l'arabisme n'est pas un facteur déterminant de son identité. Le parti Baas est le dernier vestige du vieux nationalisme pan-arabe.

A.-E. Moutet   Mais à beaucoup d'égards, l'islamisme l'a remplacé à partir des années 80 dans cette vision fédératrice pan-arabe…

K. Nezan    Oui, mais le danger d'islamisme est moins probable en Irak qu'ailleurs, à cause de la tradition déjà longue laïque du pays. L'islamisme chiite a ses partisans, mais avec les déboires de l'Iran, il n'est plus attractif. Cela dit, des petits groupes d'islamistes financés par les Saoudiens peuvent exister, profiter de la pauvreté pour recruter ; mais ce n'est pas la tendance ascendante en Irak.

A.-E. Moutet   Quelle est la prochaine échéance, après le 8 décembre ?

K. Nezan    Le Conseil de Sécurité devra examiner la situation. Saddam Hussein compte toujours sur sa "Sainte Trinité", France-Russie-Chine pour plaider sa cause et dire qu'il est temps de lever les sanctions puisqu'on n'a rien trouvé. Là-dessus les Américains se retrouveront, vers la mi-janvier, devant le choix définitif. Tout dépendra du rapport de Hans Blix. S'il déclare qu'on peut considérer que les Irakiens ont vraiment détruit leurs armes... Il se trouvera beaucoup de gens, notamment aux États-Unis pur crier à la supercherie et rappeler qu'à l'époque où le même Hans Blix dirigeait l'Agence internationale d'énergie atomique de Vienne chargée de surveiller le développement nucléaire de l'Irak. Ses inspecteurs n'avaient rien trouvé. Ils étaient escortés ; ils avaient uniquement visité les installations officielles ; mais l'Irak s'approvisionnait sur le marché parallèle en uranium, en centrifugeuses. Évidemment, après la guerre du Golfe, les inspections de l'UNSCOM des années 90, menées par Richard Butler avaient découvert des quantités impressionnantes [de matériaux nucléaires] il est par ailleurs très probable que l'Irak ne laisse pas, sous prétexte de « souveraineté les inspecteurs visiter ses « sites sensibles » ni présidentiels, fournissant lui-même prétexte à intervention. Pendant la mission des inspecteurs, certains préparait activement la guerre et l'après Saddam. Apparemment, dans les coulisses, il se tient déjà des discussions discrètes sur le partage de la manne pétrolière de l'après-Saddam afin que tout le pétrole n'aille pas aux compagnies américaines après la victoire. Donc la guerre est probable.

A.-E. Moutet   Et souhaitable ?

K. Nezan    Il n'y a pas de guerre propre : je suis contre les guerres, mais il y a des moments où contre les régimes barbares, il n'y a aucun autre moyen. Si on ne s'était pas battu, Hitler serait toujours là.




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Wed, Jul. 3rd, 2013, 03:13 pm
Interview: Omar Karsou

29 juillet 2002 / 19 h 45
Un entretien exclusif avec Omar Karsou, fondateur de Démocratie en Palestine
Par Anne-Elisabeth Moutet

"Mandela palestinien" selon le Wall Street Journal , Omar Karsou, fondateur du mouvement Démocratie en Palestine aux Etats-Unis, a accordé sa première interview pour l'Europe à Proche-Orient.info. Ce banquier de Naplouse a été reçu au Pentagone et au Département d'Etat, et il se fait le chantre d'une Etat palestinien démocratique

Le banquier palestinien Omar Karsou , 42 ans, né dans une vieille famille de Naplouse dépossédée de son entreprise par un décret militaire jordanien en 1986, a créé voici quelques mois le mouvement Démocratie en Palestine qui regroupe des intellectuels, des hommes d'affaires, des avocats, des journalistes, et des élus palestiniens. Leur but : encourager la création d'une société civile et d'un système démocratique viables en Palestine.

Installé aux Etats-Unis avec sa femme et ses enfants depuis 2001, Omar Karsou vient d'être reçu à Washington par des membres du gouvernement (au Pentagone, au Département d'Etat, au Conseil National de Sécurité) ainsi que par des fondations et institutions prestigieuses, du Hudson Institute au Wall Street Journal qui l'a décrit comme le "Mandela palestinien". Après le discours du président Bush du 24 juin sur le Proche-Orient, Démocratie en Palestine apparaît comme l'une des alternatives possibles au régime de Yasser Arafat . Omar Karsou a accepté de donner sa première interview européenne à Proche-Orient.info

Comment réagissez-vous aux positions de l'Union Européenne déclarant que Yasser Arafat est le principal interlocuteur politique en Palestine, en réponse au discours du président Bush demandant que les Palestiniens élisent un gouvernement démocratique ?

Il y a déjà un progrès : avant, on disait qu'Arafat était le "seul" interlocuteur "légitime". Maintenant on parle d'interlocuteur principal. Je pense que le changement de terminologie est important. Ensuite je voudrais souligner que le discours de George W. Bush est très important ; qu'il a changé les paradigmes du discours politique sur le plan international comme chez nous, en Palestine. Certains ont voulu interpréter cet appel à l'élection de dirigeants non corrompus comme un discours pro-israélien. Mais il ne s'agit pas d'Israël ici, il s'agit du sort du peuple palestinien. Pour la première fois, l'exigence de démocratie pour les Palestiniens est reconnu et soutenue. Ce qu'il a dit, c'est que nous, les Palestiniens, avons droit, enfin, à un réel processus électoral démocratique, fondé sur de véritables institutions, et pas à cet exercice de remplissage rituel d'urnes qui a jusqu'ici été appelé "élections." Vous voyez qu'à présent, des voix s'élèvent en ce sens au sein même de l'Autorité palestinienne depuis ce discours. Tout le monde parle ouvertement de la corruption. C'est un changement très positif. Alors, quand les critiques du président parlent de "naïveté"... pour moi, la naïveté se juge sur les résultats. Et nous voyons des résultats. Un sondage récent montre que 95% des Palestiniens veulent voir une réforme de notre gouvernement, une démission des ministres, une fin de la corruption. C'est un chiffre incroyable, c'est le genre de chiffre avec lequel Arafat se faisait "élire".

Qu'est-ce qui vous a poussé à créer Démocratie en Palestine ?

L'échec de l'après-Oslo. Nous avons voulu y croire, jouer le jeu, mais il est progressivement devenu évident que les Palestiniens se trouvaient coincés entre l'occupation israélienne et un leadership local corrompu. Cette décision, je ne l'ai pas prise seule, mais avec de nombreux amis, des collègues, en Palestine.

Et personnellement ?

Fin 1985, ma famille, qui dirigeait depuis des générations notre entreprise de change, avec des bureaux à Ramallah, à Abu Dhabi, au Caire, etc., a obtenu la première licence bancaire attribuée par les autorités israéliennes pour créer une banque palestinienne. Dans les premiers jours de 1986, les autorités militaires jordaniennes, sur l'ordre du Premier ministre du Roi Hussein (qui à l'époque n'avait pas encore renoncé à sa souveraineté sur la Rive Occidentale), ont décrété, d'Amman, sans que nous ayons la possibilité de protester ou de faire appel, de geler tous nos avoirs, parce que nous avions "collaboré avec l'ennemi" en obtenant cette autorisation de fournir des services bancaires à notre propre peuple. Notre entreprise familiale a été détruite du jour au lendemain. De banquiers, il nous a fallu devenir serveurs de restaurants, manutentionnaires, ouvriers. J'avais 27 ans, j'avais fini des études économiques à Buckingham University en Angleterre... Ce genre d'expérience vous fait apprécier la démocratie et l'État de droit à sa juste valeur.

Aujourd'hui, il est évident pour des milliers de Palestiniens aspirant à l'indépendance et à la démocratie, comme pour la plupart des gouvernements internationaux que la solution passe par la coexistence pacifique de deux Etats côte à côte, Israël et la Palestine, vivant harmonieusement entre eux et avec leurs voisins. Les questions de frontière, les détails de l'accord qui doit mener à cette solution pourront être négociés entre représentants élus démocratiquement. Mais le principe est clair.

Aucun Etat arabe de la région n'est une démocratie. Pourquoi la Palestine aurait-elle plus qu'eux vocation à le devenir ?

Pourquoi la Palestine ?… Et d'abord, pourquoi pas ? Les Palestiniens sont à juste raison fiers d'être éduqués, de compter de nombreux intellectuels. Ensuite, notre histoire a fait que nous nous sommes trouvés le plus souvent dans la position d'être une minorité dans d'autres sociétés, et la position de minoritaire vous apprend, plus que tout autre, la nécessité de la démocratie. Je reconnais volontiers des parallèles entre notre situation et celle du peuple juif, à cet égard. Les élites palestiniennes sont maltraitées dans tout le monde arabe, qu'elles ont pourtant largement contribué à construire. Et elles n'ont pas le droit de construire leur propre pays en Palestine, où on ne les laisse rentrer que si elles ne disent pas un mot contre les dirigeants actuels. Nous avons une blague en Palestine : "Il n'est pas obligatoire d'être fou pour vivre ici, mais ça aide."

Que veulent les Palestiniens aujourd'hui ?

Nous voulons qu'on nous dise la vérité. Nous voulons avoir une information honnête et claire. Évidemment, nous voulons l'indépendance, un État. Or la plupart des Palestiniens ont perdu espoir après Camp David. Pendant des années, nous avons vécu de promesse en promesse, et nous avons supporté ces dirigeants indignes en espérant qu'ils nous mèneraient à la paix. Aujourd'hui, l'état de frustration des Palestiniens est immense, autant envers nos dirigeants que contre Israël, qui est l'ennemi le plus visible, celui que nos voyons tous les jours. Cet ennemi a un visage. C'est un garçon de 20 ans en uniforme et en armes, qui ne parle pas notre langue et nous humilie tous les jours. Mais ce qu'on ne nous autorise pas à voir et à dire, c'est que ce garçon est aussi frustré que nous, et qu'il existe des deux côtés une volonté d'en finir avec l'absurdité actuelle.

Comment expliquez-vous la popularité d'Arafat, spécialement en Europe ?

Cette popularité est fondée sur un malentendu. Les Européens sympathisent tout naturellement avec la cause Palestinienne, parce qu'elle est juste. Aspirer à la liberté, il n'y a rien de plus simple ni de plus puissant. Le piège, c'est, parce qu'on veut trouver des solutions à n'importe quel prix, de tomber naïvement dans le panneau de tout ce que prétend représenter Arafat, sans vérifier ce qu'il y a derrière, c'est-à-dire une dictature brutale et corrompue. C'est la solution de facilité. C'est aussi quelque chose qui non seulement n'aide pas, mais a fait beaucoup de mal au peuple palestinien.

Pourquoi le régime d'Arafat est-il si dictatorial ?

Parce que ce régime, c'est l'OLP, et que l'OLP est elle-même une organisation dictatoriale et corrompue, arrivée de Tunis et qui a naturellement reproduit un régime dictatorial et corrompu. On ne crée pas miraculeusement une démocratie sur des bases non-démocratiques.

Vous avez eu l'occasion de dire qu'Israël avait manqué plusieurs occasions cruciales dans son administration des territoires palestiniens…

Israël a en effet fait beaucoup d'erreurs, ce qui a rendu les Palestiniens de bonne volonté sceptiques sur la question d'un sérieux désir de paix. L'erreur principale d'Israël a été, après l'occupation de 1967, de ne pas encourager la formation d'un leadership local. Israël, nous le savons, est une démocratie, et ce n'est pas à moi de me mêler de son système politique – mais je suis obligé de constater certains dysfonctionnements inhérents à un système de représentation proportionnelle intégrale, qui donne aux petits partis, parfois extrémistes, un rôle charnière dans les coalitions, et des moyens de pression sans commune mesure avec leur taille. En d'autres termes, on a raté des opportunités cruciales d'encourager la création d'une classe dirigeante palestinienne locale parce que le prix politique était trop élevé à la Knesset. Les Israéliens n'ont pas appris à connaître les Palestiniens dont ils contrôlaient les territoires.

Je vais vous donner un exemple : au début des années 80, Israël cherchait à susciter un contre-poids à l'OLP. C'est le Hamas qu'ils ont encouragé. Ceci alors que les Palestiniens sont de tempérament séculier, peut-être le plus de la région. Le plus haut soutien que le Hamas ait jamais reçu n'a jamais dépassé 20% des voix. Si on voulait manifester son opposition aux Israéliens, il était complètement illégal d'appartenir à l'OLP, mais on pouvait rejoindre le Hamas sans aucune difficulté.

C'est à la même période que la CIA armait des groupes islamistes contre les Soviétiques en Afghanistan…

C'est exactement le même réflexe. Autre exemple, depuis la guerre de 1967, sept universités ont été fondées sur la Rive Occidentale et à Gaza. Toutes ont été financées parc des fonds privés, sauf l'université islamique contrôlée par le Hamas à Gaza, qui au début des années 80 a bénéficié de subventions publiques. Et pourtant, le fondamentalisme n'est pas un réflexe naturel des Palestiniens. C'est d'ailleurs pourquoi l'argument selon lequel il faudrait soutenir Arafat "parce que sinon les fondamentalistes prendront le pouvoir en Palestine", que l'on entend si souvent eu Europe et parfois en Amérique, est ridicule. D'ailleurs historiquement, les extrémistes dans la société palestinienne sont chrétiens : George Habache, Nayef Hawatmeh…

Vous ne croyez pas au danger de l'extrémisme en Palestine ?

Ni eux, ni le Hamas ne représentent la majorité des Palestiniens. La vérité, c'est que la Palestiniens ont appris à vivre côte à côte avec les Israéliens, à se connaître, depuis 35 ans. Les attentats suicide, c'est récent. On m'opposera que des sondages montrent également un soutien majoritaire pour les attentats-suicide. A ceci il existe plusieurs niveau de réponse.
L'un, c'est que dans les territoires palestiniens, aucune voix dissidente n'est autorisée à critiquer ces attentats. Surtout, nous ne sommes autorisés à critiquer que l'ennemi extérieur, c'est à dire les Israéliens, nous n'avons jamais le droit de reconnaître l'ennemi intérieur.
L'autre, c'est que l'occupation israélienne est difficile, pénible, souvent humiliante, et qu'il est facile de ne voir que cela. C'est Israël, après tout, qui a négocié avec l'OLP et qui les a importés de Tunis chez nous. Je me souviens d'une déclaration d'Itzhak Rabin, disant qu'Arafat n'avait pas à se soucier de la Cour Suprême [israélienne] pour son traitement des Palestiniens, alors que, lui Rabin, aurait eu des comptes à lui rendre. Il est difficile pour un Palestinien de ne pas trouver cela cynique, de ne pas éprouver du ressentiment.

Mais aujourd'hui, n'est-ce pas dangereux pour un Palestinien d'avoir des amis israéliens ?

Ce n'est pas vrai. J'ai moi-même beaucoup d'amis israéliens, et je n'ai pas peur, je vis normalement. Je suis Palestinien, je suis convaincu que ma cause est juste, mais j'essaie de créer une atmosphère de paix

Est-ce qu'une bavure sanglante comme celle de Gaza détruit vos efforts ?

C'est mal de tuer, et c'est particulièrement impardonnable de tuer des civils, de quelque côté que l'on se trouve. Une bombe d'une tonne à Gaza ou un jeune homme qui se fait sauter à Tel-Aviv, c'est moralement équivalent, et cela doit être condamné. A Gaza, à Tel-Aviv, à Paris, à Karachi, n'importe où.

Cette attaque a arrêté les discussions qui avaient à peine repris entre Israël et l'Autorité palestinienne…

Je ne crois pas que ces discussions auraient abouti. Les représentants palestiniens sont ceux d'un gouvernement qui n'a pas su donner la paix à son peuple, et qui serait donc bien incapable de donner la paix aux Israéliens.

Comment envisagez-vous l'avenir ? Un scénario possible ?

Tous les jours, plus de Palestiniens pensent qu'il y a une vraie possibilité d'établir un état démocratique en Palestine. J'en reçois des signes quotidiens. Ils sont de moins en moins prêts à accepter le régime actuel. L'AP est affaiblie. Des voix s'élèvent de l'intérieur même du régime. Prenez quelqu'un de respectable comme Sari Nusseibeh : récemment, chez vous à Proche-orient.info ainsi que dans une interview à deux stations de télévision par satellite arabes, il a accusé Mohamed Dahlan nommément, il a demandé d'où venait son argent, que sa fortune était le produit de vols. Tout ceci, que nous voyons aujourd'hui, c'est le résultat du discours du Président Bush. C'a été un catalyseur. Nous sommes à l'aube de changements historiques.

Quel rôle les Israéliens doivent-ils tenir dans cette affaire ?

Les Israéliens, eux aussi, vont devoir envisager des changements. En tant que puissance occupante, ils ont des responsabilités. Ce sont eux qui ont installé ces gangsters chez nous pour se protéger, et je crois fermement qu'ils ont aujourd'hui une responsabilité : celle de corriger leurs erreurs. Par ailleurs, la situation est devenue très difficile. Il faut lever ce couvre-feu punitif qui pénalise lourdement 3 millions de personnes On ne peut pas faire souffrir des familles entières, des femmes, des enfants. On atteint aujourd'hui le niveau d'une crise humanitaire. Bien sûr, la montée de la corruption a aussi réduit l'investissement et appauvri l'économie palestinienne.

Par ailleurs, Israël a agi avec une grande irresponsabilité financière dans certains cas bien précis. Par exemple, en 1995, Israël a accédé à une demande de Yasser Arafat d'ouvrir un compte en son nom personnel à la banque Leumi à Tel-Aviv, dans lequel il a versé de 20% à 30% du revenu total des douanes et de la TVA palestiniennes. Ce n'est pas secret. Arafat a écrit une lettre à Rabin demandant que cette proportion des revenus douaniers de l'AP soient reversés sur son compte, et le gouvernement israélien a accepté ! Cela a représenté des centaines de millions. C'est une information tout à fait connue. J'ai eu l'occasion de dire à un représentant du gouvernement israélien que ceci constituait un comportement criminel, et que les autorités israéliennes s'en étaient rendues complices. Le plus intéressant, c'est que l'Union européenne a officiellement demandé à Arafat de fermer ce compte en 1996, ce qu'il n'a jamais fait. Il leur a répondu qu'il lui fallait un an pour fermer ce compte – et l'UE n'a jamais insisté, jamais contrôlé. Et le compte n'a jamais été fermé.

L'un des aspects les plus choquants du régime Arafat, c'est l'enseignement, la banalisation du langage de la haine, dans les journaux, dans les manuels scolaires, où on trouve les diatribes antisémites les plus violentes. Comment espérer changer les mentalités de la nouvelle génération ?

Il faut se rendre compte que ces manuels ont toujours été là. Ils existaient sous l'occupation israélienne, entre 1967 et 1993. Pourquoi voulez-vous que l'AP les change ? Évidemment, cet antisémitisme est choquant. Mais ceci montre comment Israël a négligé de construire des relations avec les modérés palestiniens, avec les notables, l'intelligentsia et la communauté palestinienne qu'ils administraient. Je ne veux pas blâmer les Israéliens pour tout ce qui nous est arrivé. Mais il y a eu une négligence réelle.

Le langage antisémite qui existe dans la plupart des média du monde arabe, en Égypte, en Arabie saoudite, est tout de même sans comparaison depuis, disons, soixante ans. Nous pouvons maintenant le lire grâce aux traductions inestimables de MEMRI, le Middle East Media Research Institute, qui sont tout à fait fidèles…

Oui. Les traductions de MEMRI sont tout à fait exactes.

Et l'état d'esprit qu'elles révèlent est terrifiant.

C'est ce que l'on trouve dans les dictatures dans tout le monde arabe. Elles se servent [de ces diatribes antisémites] pour détourner l'attention des populations, pour les faire se tenir tranquilles, pour servir de repoussoir à leurs "excellents" régimes. Je ne vais pas vous dire que j'ai une solution instantanée pour changer ce genre de pratiques, ou l'état d'esprit qu'elles ont créé. D'autant que ce genre de discours a plus ou moins existé depuis longtemps, mais est devenu bien plus intense aujourd'hui. Il n'y a pas de commune mesure avec ce qui existait il y a, disons, cinq ans. Il faut bien commencer quelque part.

Et hélas, les Arabes n'ont pas le monopole de ce genre de déclarations. Laissez-moi vous citer des personnalités israéliennes comme Ovadia Yossef, le leader du parti Shas, quand il dit "Les Arabes [c'est-à-dire les Palestiniens] doivent être tués à coup de missiles". Comme Rafael Eitan, membre de la Knesset et ancien général, qui a dit plus d'une fois "les Palestiniens sont comme les cafards, il faut les écrabouiller." Ou un membre important membre du Cabinet, qui a tenu des propos similaires. La grande différence, c'est qu'Israël est une démocratie, que la majorité des Israéliens n'accepte pas cela, qu'ils réagissent vigoureusement dans la presse, qui est libre. La majorité des Palestiniens n'apprécie pas plus cela dans l'autre sens, mais nous ne sommes pas libres, nous n'avons pas le droit de le dire. Il y a des extrémistes des deux côtés. C'est la démocratie qui fait toute la différence.


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Fri, Jul. 23rd, 2010, 04:07 pm
Ayman Zawahiri : l'homme qui menace la France, quatrième partie

Ayman Zawahiri, ou l'évolution de l'islamisme sunnite radical révolutionnaire (et d'Al Qaïda en particulier) à la fin du XXe siècle
23 mars 2004 / 11 h 25


QUATRIÈME VOLET DE NOTRE GRANDE ENQUETE SUR LE BRAS DROIT DE BEN LADEN

Ayman Zawahiri : l'homme qui menace la France, 4
Par Anne-Elisabeth Moutet

AYMAN Zawahiri a peut-être une fois de plus échappé à la capture : des centaines de membres d'al-Qaïda, assiégés depuis plusieurs jours par les forces spéciales pakistanaises au Waziristan, à la frontière afghane, se seraient enfuis par des tunnels. Une centaine d'autres ont été capturés. Un moment interrompus par un cessez-le-feu pour ramasser morts et blessés, les combats ont repris entre environ 5000 hommes des forces spéciales pakistanaises, et des combattants d'al-Qaïda – peut-être en train de protéger la fuite de leurs camarades. Après avoir laissé entendre que "le gros poisson" assiégé était le numéro 2 d'al-Qaïda, Zawahiri, les forces pakistanaises parlent aujourd'hui d'une personnalité du terrorisme, "peut-être Tchétchène". Sur la ligne de crête, du côté afghan de la frontière, les forces américaines et britanniques comptent bien bloquer la retraite à tous fuyards. Nous poursuivons notre enquête sur Zawahiri, le cerveau de Ben Laden.

Après le sanglant succès de l'attentat contre l'ambassade égyptienne d'Islamabad, al-Qaïda devient une cible pour plusieurs services secrets arabes, en particulier égyptiens et saoudiens (en 1994, Ben Laden avait déjà vu sa nationalité saoudienne révoquée). Plusieurs attentats commandités par les Saoudiens, et exécutés par des mercenaires yéménites, le ratent de peu. Les Égyptiens sont plus inventifs. Ils kidnappent à Khartoum le fils de 14 ans de l'un des comptables de Ben Laden, le violent et filment la scène, pour ensuite faire chanter le garçon et le forcer à recruter à son tour un de ses camarades, soumis au même procédé. Un transfuge d'al-Qaïda raconte la machination à Lawrence Wright : "Les espions égyptiens ont appris aux deux adolescent à installer des micros chez leurs parents, ce qui leur a permis de passer aux Soudanais des informations menant à de nombreuses arrestations".

Mais quand les Égyptiens confient au fils du comptable une mallette remplie d'explosifs qu'il devait laisser à proximité de Zawahiri, les services de sécurité soudanais, plutôt que de laisser tuer leur poule aux œufs d'or, interrompent le jeu et arrêtent le jeune garçon, puis, rapidement, son camarade. Zawahiri se rend chez les autorités de Khartoum leur rappelant opportunément les nombreuses contributions de Ben Laden au trésor de l'État. Promettant de les ramener sains et saufs, il obtient la garde des deux jeunes garçons "pour interrogatoire". Au lieu de quoi, il les soumet à un tribunal islamique qui les condamne à mort et les exécute. Des cassettes vidéo de la confession des deux adolescents sont largement distribuées pour impressionner l'opinion.

Furieux, les Soudanais décident de céder aux pressions saoudiennes et américaines, et expulsent Ben Laden, Zawahiri et leur entourage, "sans même leur laisser le temps de faire leurs bagages", raconte un témoin à Lawrence Wright. Zawahiri est outré : "Tout ce que nous avons fait, c'est appliquer la charia de Dieu. Si nous ne nous l'imposons pas à nous-mêmes, comment pourrons-nous l'imposer aux autres ?". On est en mars 1996. Ben Laden loue un jet et emmène famille et entourage à Jalalabad, en Afghanistan. On estime à 300 millions de dollars ses pertes sèches en investissements au Soudan.

Des membres du Jihad Islamique lui suggèrent de rentrer en Égypte, après s'être fait refaire le visage par un chirurgien esthétique. Zawahiri refuseCollapse )

Fri, Jul. 23rd, 2010, 04:00 pm
Ayman Zawahiri : l'homme qui menace la France, troisième partie

Ayman Zawahiri, ou l'évolution de l'islamisme sunnite radical révolutionnaire (et d'Al Qaïda en particulier) à la fin du XXe siècle
19 mars 2004 / 18 h 37


TROISIÈME VOLET DE NOTRE ENQUÊTE SUR LE BRAS DROIT DE BEN LADEN

Ayman Zawahiri : l'homme qui menace la France, 3
Par Anne-Elisabeth Moutet

EN 1989, quand le gouvernement soviétique de Mikhaïl Gorbatchev décide de jeter l'éponge et de quitter l'Afghanistan, l'Armée Rouge laisse derrière elle un pays exsangue, avec un million de morts (sur une population restante de 13 millions), encore plus de blessés et mutilés, et de profondes divisions. Parmi les clans en présence, les Arabes-Afghans qu'avaient fédérés Ben Laden et Zawahiri. Ils s'interrogent sur l'avenir du Jihad islamique. Une réunion secrète se tient, à la fin de l'automne 1989, dans un camp de moudjahidin de la ville de Khost : dix hommes y participent, dont "quatre ou cinq Égyptiens, au nombre desquels Ayman Zawahiri", raconte Lawrence Wright dans le "New Yorker".

L'homme qui préside la réunion est un Irakien connu sous le nom d'Abou Ayoub. Il propose de former une nouvelle organisation fédérant de façon lâche à la fois des moudjahidin individuels et des groupes organisés, sous le leadership du Jihad Islamique égyptien, et qui mènera le jihad bien au delà des frontières de l'Afghanistan. Après une discussion animée sur le nom à lui donner, on s'accorde sur "La Base", en arabe "al-Qaïda". Pour chef absolu, Oussama Ben Laden : c'est lui en effet qui contrôle le nerf de la guerre, l'argent.

Ben Laden rentre ensuite en Égypte, officiellement pour reprendre ses fonctions dans les sociétés de sa famille, le Binladin group. L'année suivante, les troupes de Saddam Hussein envahissent le Koweït. Wright rapporte que Ben Laden, tout auréolé de sa gloire afghane, va alors trouver des membres de la famille royale (auxquels son père a facilement accès) pour leur proposer d'assurer la défense des puits de pétrole avec ses moudjahidin expérimentés. Les al-Saoud déclinent son offre : ils préfèrent s'en remettre à la coalition menée par les États-Unis, et assurent à Ben Laden que les troupes infidèles quitteront le sol saoudien dès la fin de la guerre qui s'annonce.

Mais il y avait encore des troupes américaines en Arabie saoudite plus d'un an après la fin de la guerre du Golfe, et Ben Laden se sent trahi. Il retourne en Afghanistan, déchiré par des luttes de factions menées avec l'arsenal qui reste de la guerre, et commence à critiquer ouvertement le régime saoudien. Il commence également à financer l'action d'opposants fondamentalistes au régime de Riyad à Londres.

L'époque marque une montée en puissance des conflits dans lesquels des musulmans et islamistes sont impliquésCollapse )

Fri, Jul. 23rd, 2010, 03:52 pm
Ayman Zawahiri : l'homme qui menace la France, deuxième partie

Ayman Zawahiri, ou l'évolution de l'islamisme sunnite radical révolutionnaire (et d'Al Qaïda en particulier) à la fin du XXe siècle
18 mars 2004 / 18 h 55


DEUXIEME VOLET DE NOTRE ENQUÊTE SUR LE BRAS DROIT DE BEN LADEN

Ayman Zawahiri : l'homme qui menace la France, 2
Par Anne-Elisabeth Moutet

NUMERO 2 d'Al-Qaïda, l'Égyptien Ayman Zawahiri s'est formé à l'islamisme fondamentaliste dans la mouvance des Frères Musulmans, sous Nasser puis Sadate. Le premier volet de notre enquête retraçait l'adolescence et la radicalisation de ce jeune médecin cairote, né dans une famille de la grande bourgeoisie égyptienne, et entré dans la clandestinité pendant ses études de chirurgie au Caire. A la fin des années 1970, trois événements auront une influence majeure sur lui, comme sur la plupart des extrémistes de l'islam : la chute du Shah et l'avènement de la République islamique d'Iran ; la signature du traité de paix entre Israël et l'Égypte ; et la guerre en Afghanistan, devenu le point de ralliement des militants islamistes du monde entier.

Durant l'été 1980, Ayman Zawahiri exerce quatre mois dans une clinique provisoire du Croissant Rouge à Peshawar, avec un anesthésiste et un collègue spécialisé dans la chirurgie reconstructrice. Près d'un million et demi de réfugiés afghans se trouvent alors au Pakistan – un nombre qui doublera un an plus tard. Des membres de sa famille raconteront plus tard au journaliste Lawrence Wright que Zawahiri leur écrit, dans ses lettres, avoir dû parfois stériliser des blessures avec du miel, tant les hôpitaux locaux manquent de tout pour traiter les nombreuses victimes de cette guerre sauvage. Plusieurs fois, des moudjahidin lui font passer la frontière pour rencontrer leurs camarades, que commencent à rejoindre de nombreux jeunes musulmans de tout le monde arabe et au-delà.

Pour le jeune chirurgien militant, son retour au Caire d'un endroit aussi exaltant est une douche froide. Et devant les "miracles" de la résistance afghane, il s'est encore radicalisé. Wright a interviewé un témoin capital de cette évolution, Abdallah (ex-Marc) Schleifer, journaliste juif américain converti à l'islam soufi et ami de Zawahiri depuis 1974. A l'automne 1980, Schleifer, devenu chef du bureau de NBC au Caire, est ravi d'entendre les récits de son ami sur les hauts-faits des Moudjahidin. Autour d'un café au bar de l'hôtel Shepheard's, il lui suggère de former plusieurs d'entre eux au maniement de la caméra, pour obtenir des documents filmés de la guerre de leur côté. Souvent, Schleifer et Zawahiri ont eu des discussions acharnées, soufi contre salafi, sur leurs visions opposées de l'islam. Jusque là, elles se déroulaient toujours dans la bonne humeur. Mais cette fois-ci, Zawahiri commence d'entrée de jeu par dire que les États-Unis sont le véritable ennemi, et qu'une confrontation est inévitable.

Mais les États-Unis sont du côté de la résistance afghane ! -- Nous nous servons d'eux contre les Russes, mais ils ne valent pas mieux qu'euxCollapse )

Fri, Jul. 23rd, 2010, 03:41 pm
Ayman Zawahiri : l'homme qui menace la France, première partie

Ayman Zawahiri, ou l'évolution de l'islamisme sunnite radical révolutionnaire (et d'Al Qaïda en particulier) à la fin du XXe siècle
17 mars 2004 / 10 h 19


PREMIER VOLET DE NOTRE GRANDE ENQUETE SUR LE MENTOR DE BEN LADEN

Ayman Zawahiri : l'homme qui menace la France, 1
Par Anne-Elisabeth Moutet

Le 24 février dernier, Ayman Zawahiri, bras droit égyptien de Ben Laden et véritable cerveau d'Al-Qaïda, prononce pour la première fois des menaces explicites contre la France, dans une cassette audio diffusée sur la chaîne al-Arabiya basée à Dubaï. La France n'a pas participé à la guerre en Irak, mais elle vient de voter la loi contre le voile. Cela suffit pour en faire, comme l'Espagne et d'autres pays européens, une cible désignée de la nébuleuse terroriste. Enquête sur ce mystérieux personnage...(Deuxième volet de l'enquête le 18 mars

DANS son message diffusé par Al-Arabiya, Ayman Zawahiri abat ses cartes : "La dernière décision du président français d'interdire aux musulmanes de couvrir leur tête dans les écoles dénote une fois encore la rancune des Croisés occidentaux contre les musulmans. L'interdiction du voile en France s'inscrit dans le même cadre que l'incendie des villages en Afghanistan, la destruction des maisons sur les têtes de leurs occupants en Palestine, le massacre des enfants et le vol du pétrole en Irak !".

Le thème des Croisades est essentiel dans le discours d'Al-Qaïda : le communiqué revendiquant les attentats de Madrid proclame avoir porté un coup "au cœur de l'Europe des Croisés" ; et l'on se souvient que l'avant-dernière cassette diffusée par Oussama Ben Laden d'Afghanistan, fin 2001, évoquait la "tragédie de l'Andalousie", c'est-à-dire l'expulsion des Maures d'Espagne par Isabelle la Catholique et Ferdinand d'Aragon en 1492. De fait, l'idéologie de reconquête de "Dar al-Islam" a été largement développée par les théoriciens d'al-Qaïda. Au premier rang desquels figure Zawahiri, un mystérieux personnage que les experts considèrent en réalité comme le mentor de Ben Laden.

Le parcours de Zawahiri montre comment les élites arabes les plus sophistiquées ont pu faire le choix de l'extrémisme religieux et du terrorismeCollapse )

Wed, Oct. 20th, 2004, 02:58 pm
Les scandales de la famille Bush, par Kitty Kelley

Après Frank Sinatra, Liz Taylor, Jackie Onassis, Nancy Reagan et la reine d’Angleterre, elle s’attaque aux Bush
Les scandales de la famille Bush : alcool, drogue et argent arabe... par Kitty Kelley
par Anne-Elisabeth Moutet

A 62 ans, Kitty Kelley est la journaliste à scandales la plus célèbre des États-Unis. Quand elle se penche sur une réputation dans les biographies-fleuve dont elle s’est fait une spécialité, ses « victimes » tremblent. De Jackie Onassis revendant sans même les avoir portées les robes couture qu’elle s’était fait offrir par son mari, au passé d’avorteuse de la mère de Frank Sinatra ; des aventures de Nancy Reagan avec ce même Sinatra, jusqu’aux frasques du Prince Philip ; elle n’hésite devant rien. Petit bout de la lorgnette ? Sans doute, mais appuyé sur une recherche méticuleuse et redoutable. Pas moins de 988 entretiens et des semaines de travail en archives pour ce nouvel ouvrage consacré à la famille Bush : à la différence de Michael Moore, Kitty Kelley est une vraie bûcheuse, et même si elle est parfois un peu crédule, elle n’invente pas. Quand elle affirme, par exemple, que George Bush père, contrairement à ce qu’il a toujours affirmé, a critiqué violemment en privé la décision de son fils d’envahir l’Irak, et se lamente régulièrement sur ce sujet avec son ancien conseiller national pour la sécurité Brent Scowcroft, elle a plusieurs sources incontournables.

Résultat, près de 700 pages pour une saga irrésistibleCollapse )

Thu, Jun. 24th, 2004, 01:15 am
Voyage au sein de l'Amérique évangélique

Les chrétiens évangéliques américains: pour George W. Bush, pour Mel Gibson et pour Israël
par Anne-Elisabeth Moutet

02/03/2004 - Ils sont de 50 à 70 millions de chrétiens américains se définissant comme "évangéliques", c'est-à-dire ayant fait personnellement l'expérience du retour à Dieu. Avec George W. Bush, lui même Méthodiste très touché lui-même par le courant évangélique – il a raconté comment il était "born again" ("re-né à la foi") à l'âge de 40 ans – ils ont fait voici trois ans leur entrée à la Maison-Blanche. La cause qui les meut avant toute autre? La défense d'Israël. Voyage au sein de cette étonnante Amérique chrétienne...Collapse )

Thu, Jun. 24th, 2004, 12:15 am
Moktada Al-Sadr, le mollah aventuriste de Nadjaf

Quand Moktada Al-Sadr menaçait la France...
par Anne-Elisabeth Moutet

24/04/2004 - Si les Espagnols sont brusquement devenus de « bons Européens » pour Moktada al-Sadr, le jeune mollah aventuriste de Nadjaf, depuis la décision du gouvernement Zapatero de retirer le contingent ibère d’Irak au plus vite, les Français ne sont toujours pas en faveur auprès de lui. La cause ? La loi contre le voile. Dès janvier, il déclare par exemple au quotidien Al Sharq Al Awsat de Londres que les musulmans doivent boycotter les produits français tant que la loi ne sera pas abrogée. Lié au clan le plus dur des mollahs iraniens – il est le neveu de l’épouse du président Mohammad Khatami – le jusqu’au-boutiste chiite se forge une popularité à force de « coups » anti-occidentaux. Portrait et motivations de cet adversaire de la Coalition...Collapse )

Wed, Jun. 23rd, 2004, 11:48 pm
"Irak : L'erreur de Bush n'a pas été d'en faire trop mais pas assez"

Une interview de Laurent Murawiec, le faucon français de Washington
« Irak : L'erreur de Bush n'a pas été d'en faire trop mais pas assez »
par Anne-Elisabeth Moutet à Washington

10/06/2004 - Laurent Murawiec est souvent appelé le « faucon Frenchie » de Washington. Un surnom qui lui est venu, avec la célébrité, quand le Washington Post a révélé il y a deux ans le contenu d'un briefing sur l'Arabie Saoudite que ce géostratège, traducteur de Clausewitz en français et philosophe de formation, avait donné devant le Conseil de Politique de Défense du Pentagone. « Les Saoudiens sont à l'oeuvre à tous les niveaux de la chaîne de la terreur, des planificateurs aux financiers, de l'encadrement aux exécutants, des idéologues aux propagandistes », martèle-t-il, planchant devant un aréopage comprenant Richard Perle, Henry Kissinger, l'ancien vice-président des États-Unis Dan Quayle, une brassée de généraux et d'anciens secrétaires d'État. PowerPoint à l'appui [1], Murawiec détaille le rôle de l'Arabie Saoudite dans le terrorisme international. Ce qui vaut à cet ancien consultant pour le ministère français de la Défense d'être viré par son employeur d'alors, la Rand Corporation, peu désireuse de s'aliéner un client potentiel aussi puissant. Mais ne fait pas taire Murawiec : son livre sur l'Arabie Saoudite, « La Guerre d'Après » (Albin Michel éditeur) est un best-seller traduit en plusieurs langues. Aujourd'hui directeur de recherche au Hudson Institute, le think-tank fondé par Herman Kahn, Laurent Murawiec continue à travailler sur des études pour le Pentagone, et prépare une étude sur les pensées militaires chinoise et arabe. Pour France-Soir, il explique aujourd'hui la situation politique en Irak - et à Washington...Collapse )